Carnet de route du 2ème canonnier René Détroussel aide-pilote du char MEKNES
 
                                  INTRODUCTION (par Bernadette BACLIN, sa fille)

Arrivée des Allemands à FLAVACOURT.
Les Allemands arrivent dans notre village le 9 Juin 1940 mon père a alors 17 ans.
En février 1943, le gouvernement de Laval institue par une loi, le S.T.O. (Service du Travail Obligatoire) pour fournir de la main-d’oeuvre à l’effort de guerre allemand.
Le maire du village doit  conduire les jeunes à la préfecture de Beauvais sur convocation des autorités.
Le maire emmène donc le jeune contre-maître de sa ferme, François et mon père.
Une fois arrivés, lorsqu’ils comprennent que leur destination est l’Allemagne (grâce à François qui parle l’allemand couramment), mon père et François essaient de s’enfuir par une fenêtre.
Malheureusement  ils sont rattrapés par la Gestapo.
Des gendarmes qui avaient remarqué le manège profitent d’un moment d’inattention des Allemands pour leur indiquer une sortie.
Ils sautent dans la voiture du maire qui n’était pas encore reparti. Ce dernier les ramène à Flavacourt.
François a volé leur dossier sur le bureau et le mange pour éviter que leurs parents ne soient inquiétés par les Allemands.
Le soir même ils prennent le train pour Alençon (Orne), en passant par Serqueux (Seine-Maritime) pour éviter la gare de Gisors (à 7 km de Flavacourt).
Pendant 15 mois ils se cacheront en Normandie au Moulin de Loucé, chez l’oncle Jules et la tante Berthe (soeur aînée de mon grand-père Détroussel).
Madeleine la cousine de mon père et son mari Léon les cacheront également dans leur ferme  "Le Renouillet", tout près du moulin.

Les mois de résistance en Normandie.
Léon, mon père et François avaient creusé un trou entre deux haies au fond des herbages pour s’y retrancher chaque fois que les Allemands investissaient la ferme en leur présence.
Cela arrivait souvent car les Allemands venaient se reposer à la ferme et cacher leur matériel sous les pommiers lors des bombardements.
Quelquefois ils restaient plusieurs jours dans cette cache et c’est la cousine Madeleine qui leur apportait du ravitaillement.
Quand ils ne se trouvaient pas dans leur trou, mon père et François participaient à la résistance locale, avec le cousin qui appartenait au réseau d’Argentan.                                                                   
Les résistants mettaient du sable dans les circuits d’huile des wagons pour stopper les trains. Comme le sabotage était indécelable, il n’y avait pas d’exécutions d’otages en représailles.
("Plan tortue" chargé de désorganiser le bon fonctionnement des troupes allemandes.)
Avec le chef brigadier de la gendarmerie d’Ecouché (à 6 km environ), ils récupéraient les armes parachutées pour la résistance.
Mon père qui se débrouillait un peu en Anglais décryptait le mode d’emploi des armes pour  l’instruction des résistants.
Après toutes ces péripéties lorsque les troupes américaines arrivèrent à Ecouché, cela apparut comme une évidence à mon père de s’engager pour la durée de la guerre en Europe. C’était le 25 juillet 1944.
Le général Leclerc qui a rejoint le général De Gaulle à Londres participe à la 2ème vague du débarquement en Normandie à St-Germain-de-Varreville le 3 août 1944.
Le hasard a voulu qu’il manque un aide-pilote sur le char MEKNES quand les blindés arrivèrent à Ecouché. Cette opportunité fut donc à l’origine de l’engagement de mon père dans la 2ème D.B.
Il devait bourlinguer avec son char jusqu’en Allemagne, jusqu’à la prise du "Nid d’aigle" d’Hitler à Berchtesgaden.
Et c’est à cette époque que commence la rédaction par mon père de ce document :
"Carnet de route du 2ème canonnier Détroussel" dont voici les principaux passages.

Le 14 août 1944 :
Exécution des S.S. à Ecouché (Orne) par les F.F.I.

Le 16 août 1944 :
Engagement à Loucé pour la durée de la guerre en cours. Départ sur le char MEKNES.
Equipage : LAURENT Albert, ERNICO Pierre, DEREQUEN Henri, JOFFRIN.

Le 17 août 1944:
Baptême du feu, reçu quelques obus de 88.

Du 18 août 1944 au 22 août 1944 :
Bataille et prise d’Argentan (Orne).
Jonction avec les Anglo-canadiens.
Bons souvenirs de Madame Cherpy - "Ferme du ménage".
Revu ma tante et ma cousine pour la dernière fois avant le départ pour Paris.

Le 23 août 1944 :
Départ de la "Ferme du ménage". Le 23 au soir à Limours. (Il s’agit de Limours-en-Hurepoix dans le département 91 au sud-ouest de Paris).

Le 24 août 1944 :
Entrée à Montlhéry (Yvelines).
Dans la journée du 24, combats d’Antony et de La croix de Berny (Hauts-de-Seine. (Une jeune fille est tuée par un de nos obus à quelques mètres de moi après nous avoir embrassé et donné du vin).

Le 25 août 1944 :
Entrée à Paris par la Porte d’Orléans.
Reçu des coups de feu par les miliciens.
Le 25 au soir, repos au "Jardin des plantes".
                                                                                                                       
Le 26 août 1944 :
Défilé de De Gaulle. Fusillade de Notre Dame.
Le 26 dans la nuit bombardement de Paris.

27 août 1944 :
Grand repos au Bois de Boulogne.
Campement Rue de La vierge au Berceau.

Le 1er septembre :
Instruction.

Le 2 septembre 1944 :
Mise en état du matériel.

Le Dimanche 3 septembre 1944 :
R.A.S.

Le Mardi 5 septembre 1944 :
Instruction.

Vendredi 8 septembre 1944:
Départ du Bois de Boulogne. 7 heures du matin. Itinéraire : Boulevards extérieurs - Porte de Bercy - Nationale19 - Auneuil - GC.185 - Chenevière - Nationale 304 - Tournant - Rozois en Brie - GC 49 - Gastins - GC.56 - Mangis - Villeneuve les bordes - Nationale 375 - Montereau - Nationale 5 - Chaumont - Pont sur Yonne - GC.25 - Gisy les Nobles - Sens - Villeneuve l’archevêque - Vulaines - Fournaudin.

Le Samedi 9 septembre 1944 :
Fournaudin.

Le Dimanche 10 septembre 1944 :
Fournaudin.

Le Lundi 11 septembre 1944 :
638 miles (1009 km).
Départ de Fournaudin (Aube). 7 heures matin
Itinéraire. Vulaines - St Benoît-sur-Vannes  - Villemaur - Estissac - Font - Vannes - La Grange au Rez - St Savannes - Troyes (49 civils fusillés par les allemands) - St-Parres-aux-tertres - Lusigny - Lemeslinot - La Villeneuve au chêne - Veudeuve - Amonce - Jessains - Trannes - Bessancourt - Maison-Neuve - Arsonnal - Montier en l’Isle - Aleville - Bar-sur-Aube - Lignol - Villeneuve aux frênes - Colombey les deux Eglises (Haute marne) - Blaise - Busenne - Froncles - Doulaincourt - Bettaincourt (à 8 heures 5 du soir) - Roches sur Rochon - Montot.
Passé la nuit du 11 au 12 à l’entrée de Montot. Le 12 au matin mise en position. Combats de Montot journée du 12.

Mercredi 13 septembre 1944 :
Départ de Montot à 5 heures 30 du matin. (Haute marne.) Itinéraire : Gifs(?) - St Blin - Illoud - St Thiébault - Bourmont - (Ici la Lorraine)  - Graffigny - Vrécourt - (Vosges) - Saulxures-les-bulgnévilles - Bulgnéville - Vittel - Valleroy-le-sec - Esley. (arrivée à Esley à 4 heures 30 du soir).
Mise en position sur Darney. Fin des combats à 7 heures du soir.
Entre 4 et 7 patrouille avec le char dans un bois. RAS.
Départ d’Esley - Valleroy-le-sec. Roulé de nuit. Avons perdu la colonne.
Arrivé tard dans la nuit à Sauvoloy.

Le Jeudi 14 Septembre 1944 :
Sauvoloy (Sans Vallois).
Réveil à 5 heures 30. Avons mangé une bonne omelette.
Mise en position à 200 m du pays.
A midi 30 en changeant de position, nous avons versé avec le char MEKNES ; aucun accident.     
A 7 heures 30 nous sortons du champ.
Départ de Sauvoloy, roulé de nuit, couché dans le garage en face du carrefour de Contrexéville dans le car « Ville de la Rochelle ».

Vendredi 15 Septembre 1944:
Contrexéville.
Vers 8 heures départ pour l’atelier qui se trouvait au casino de la ville
(où la reine et le Shah de Perse sont venus pendant la guerre de 1914-1918).
Depuis rien à signaler. 6 heures 30 départ pour l’atelier lourd à Vittel.
Couché à la Gendarmerie Nationale à Vittel.

Samedi 16 Septembre 1944:
Vittel.
Le soir départ pour le garage Rambaud. Couché au garage.

Dimanche 17 Septembre 1944:
Départ au parc de levage.

Mercredi 20 Septembre 1944:
Parc de levage. Couché dans le hall de la gare de Vittel.

Jeudi 21 Septembre 1944:
A 7 heures du matin départ pour le garage Rambaud pour le changement de moteur.

Vendredi 22 septembre 1944:
Travail terminé à 11 heures du matin.
A 12 heures 30 départ de Vittel pour Charmes (ville complètement détruite par les allemands). Fusillés 150 civils.
Chatel - Clayzonville - St Maurice - Fontenay-le-sec.
(Position reçu de nombreux 88. 5 blessés à l’observatoire. Départ de DEREQUEN)
En traversant la Moselle à Charmes : « bonne douche ».
En sortant de la Moselle : incendie à bord du char, maîtrisé en quelques minutes par l’équipage.

Samedi 23 septembre 1944 :
Dans la nuit tirs de contre batterie.

Dimanche 24 septembre 1944 :
Changement de position de l’autre côté de Fontenoy.( Fontenoy-la-Joûte près de Baccarat).

Lundi 25 septembre 1944 :
Le soir départ de Fontenoy la Joûte pour la position qui se trouvait entre Flin la joûte et Saint Flin.

Mardi 26. Mercredi 27. Jeudi 28 septembre 1944 :
Durs combats de la forêt de Mondon.
Temps affreux.

Vendredi 29 septembre 1944 :
Vers 1 heure de l’après-midi, départ pour Clézentaine. Repos.

Samedi 30 Septembre 1944:
Lessive. Douche.
Clézentaine : Ici les gens n’ont pas compris la barbarie allemande.

Dimanche 1er Octobre 1944 :
200 prisonniers.
Réveil à 5 heures 30 du matin. Attaque de Rambervilliers et de Bru.
Parti avec la section de chars lourds.
A la sortie du bois (Anglemont) de la position R6 : deux tués dont un chef de char. 2 blessés : 1 Français, 1 Américain.
Dans la soirée l’observateur a reçu pas mal d’obus.                                                                      

Lundi 2 Octobre 1944:
Toute la nuit tirs d’artillerie.
Départ du QG observatoire de Rambervilliers à 7 heures du soir.
Itinéraire: Roville-aux-chênes - Doncières.
9 heures moins le quart à 9 heures moins dix, 1 obus de 88 percutant éclate à environ 50 cm du char. Aucun blessé. Le char est bien marqué. Toutes nos affaires sont percées ; mon casque, une véritable écumoire.

Mardi 3 Octobre 1944:
Déjeuner chez des particuliers.
Maintenant le secteur est calme. Le soleil d’Octobre nous réchauffe.
Tout va bien.
Hier notre batterie a allumé deux chars ennemis: 1 Tiger et 1 Pz IV.
Vers 1 heure reçu une salve sur l’observatoire : 1 tué, 1 blessé.

Mercredi 4 Octobre 1944:
Tir sur le château de Villers à 800 m de nous. Quelques obus.

Jeudi 5 Octobre 1944:
Fait les fonctions de radio. Le poste reste en panne.
Le soir allons chercher un half-track pour le dépannage. 11 heures du soir.

Vendredi 6 Octobre 1944:
Le secteur est calme. Fait les fonctions de téléphoniste.
La journée se passe bien. Le soir nous sommes relevés.
Départ pour Roville-aux-Chênes. Nous couchons dans une grange.

Samedi 7 Octobre 1944:
Départ de Roville à 6 heures du matin.
Rejoint la batterie à la sortie de Roville.
Vers 8 heures départ pour le repos à Clézentaine. Arrivé à 10 heures.
Nettoyage et graissage du char. Nettoyage des hommes.

Dimanche 8 Octobre:
Levé 8 heures. Toilette. Ecritures. Repos le plus complet.

Lundi 9 Octobre 1944:
Levé 8 heures. Douche. 10 heures moins le quart, prise d’armes.
Distribution de croix de guerre. Citations et nomination de grade.
L’après-midi promenade et repos.
Discussion avec les Clézentains qui sont nettement germanophiles.

Mardi 10 Octobre 1944:
Levé 4 heures. Départ 5 heures de Clézentaine.
Roville-aux-Chênes et Doncières.
Observatoire depuis ce matin R.A.S.

Mercredi 11 Octobre 1944:
Dans la journée R.A.S.
Dans la nuit, incendie de deux fermes par les boches à environ 200 m de la maison que nous habitons.

Jeudi 12 Octobre 1944:
Exode de la population de Doncières.

Vendredi 13 Octobre 1944:
Arrivée des F.F.I. remplaçant le Tchad (Infanterie de la 2ème D.B.).
Armée naissante encore mal organisée mais c’est l’âme de la France qui renaît.                   
                                                                                                                                              
Samedi 14 Octobre 1944 :
Dans la nuit tir de mortier, mais pas violent.
Ce matin démoli 1 mortier boche au château de Villers à 800 m de nous.
Pour nous tout va bien.

Dimanche 15 Octobre 1944 :
2 mois d’engagement .

Lundi 16 Octobre 1944:
Doncières. La vie est toujours la même ainsi que le temps.

Mardi 17 Octobre 1944:
A 5 heures du matin départ pour Moyemont.
Ici Roville-aux-Chênes, Moyemont à 7 heures du matin.
Le restant de la journée est passé au nettoyage du matériel.
Logé dans une grange près de l’église. (cette dernière est très jolie et bien entretenue). Les gens sont très avenants pour les soldats.
Nous avons mangé au bistrot sur la route de Roville à Charmes.

Mercredi 18 Octobre 1944 :
A 6 heures 30 du matin, lavage du char au jet. A 7 heures 30 nous avions fini. Ensuite toilette.
Puis après nous avons déambulé dans Moyemont où nous avons bu du cidre doux et de la mirabelle. Le soir nous avons joué aux cartes.

Jeudi 19 Octobre 1944 :
Départ de Moyemont pour le cours de mines à Roville-aux-Chênes.
8 heures. Description des mines allemandes, américaines et anglaises.
A midi nous avons mangé chez madame Carrier.
Après-midi nous avons été faire sauter des détonateurs, pétards de TNT et mines allemandes et américaines.
A la dernière mine j’ai pris toute la terre sur le dos.
Rentré avec la Jeep de Ferro à 6 h 30, mangé et joué aux cartes.

Vendredi 20 Octobre 1944:  8 h.
Départ pour le cours de mines à Roville-aux-Chêne.
Instruction du détecteur de mines à antennes et du 625.
Dîner chez madame Carrier.
Après-midi, visite du musée des mines à Nomexy près de Châtel-sur-Moselle.
Traversée de la Moselle sur des poutrelles.
Nouvelles instructions sur les combinaisons de minage.
Retour. Traversé la Moselle en barque.
Arrivé à Moyemont à 6 heures du soir.
Le char était parti pour la position de Doncières.
Mangé avec le chef Derequenne.

Samedi 21 Octobre 1944:
Départ avec le half-track LIMOGES pour les premières lignes à 7 heures du matin.
Arrivé à la position à 8 heures. Retrouvé le MEKNES. RAS.

Mardi 24.Mercredi 25.Jeudi 26.Vendredi 27 Octobre 1944.:
Toujours Doncières.
Reçu quelques 88. Lignes coupées à 3 places.

Samedi 28 Octobre 1944:
Départ de Doncières à 5 heures. Roville-aux-Chênes.
Position de Saint-Flin.

Dimanche 29 Octobre 1944:
Position de Saint-Flin. chasse.
                                                                                                                                            
Lundi 30 Octobre 1944:
Avons reçu quelques 88 ; fait un petit peu de plat-ventre avec mon camarade Laglad.
Dans la nuit du 30 au 31, double garde, les boches étant venu nous rendre visite.

Mardi 31 Octobre 1944:
Réveil à 5 heures, préparatifs pour l’attaque en vue de faire la poche de Baccarat.
8 heures 30, attaque avec la première vague de chars légers et lourds.
Arrivés à la première crête d’Azerailles, nous avons dû nous replier pour éviter d’être détruits par une pièce de 88.
La pièce étant détruite, nous avons continué l’attaque.
Au carrefour menant sur Brauville, avons été obligés de faire de nombreuses avances et reculs pour éviter une nouvelle pièce.
Avons reçu environ une centaine de 88.
Nous nous sommes cachés dans un bois et avons été les témoins d’une véritable scène de cinéma.
Jeep et half-track jouant avec les obus de 88.
Aucun blessé.
Vers 1 heure, prise de Brauville.
Puis la progression continue jusqu’au soir où nous avons couché dans un petit bois.
Les 88 et avions ennemis sont venus nous rendre visite.
Vers 6 heures, nous avions dépassé tous les objectifs
L’attaque a été foudroyante.

Mercredi 1er Novembre 1944 :
Aujourd’hui j’ai 22 ans et je suis dans la fournaise de cette drôle de guerre. Canons, chars, aviation.
Cette nuit il a gelé très fort. J’ai pris 3 heures de garde.
Le froid de l’Est a déjà bien mordu.
Hier j’ai reçu un caillou en pleine figure par un obus.
En ce moment les obus font trembler le char.
Je viens d’apprendre par la radio que l’half-track de la batterie, commandé par le lieutenant Neslille a sauté sur une mine.
Dégâts matériels.
En face de nous il y a un groupement qui attaque Marvilliers.
Tout va très bien. Où va me mener la 2ème D.B. ?

Jeudi 2 Novembre 1944:
Nous avons trouvé un bon observatoire. Nous pouvons voir sans être vus.
Jusqu’ici nous n’avons pas encore reçu d’obus à la côte 316.
La journée se passe sans incidents.
Nous apprenons que la 2ème D.B., dans ces deux jours d’attaque a eu 45 morts, dont 5 officiers et 170 blessés.

Vendredi 3 Novembre 1944:
Toute la nuit les «trains bleus» (mortiers à 6 tubes, ou chiens de l’enfer) nous sont passés au-dessus. lesdits obus pleuvaient de tous côtés sauf sur nous (c’est du pot !)
La journée a été pleine de pluie et nous avons couché sous la tente.
Heureusement le lieutenant nous a prêté sa Jeep pour aller chercher de la paille.

Samedi 4 Novembre 1944 :
La nuit a été calme ; nous avons bien dormi.
Vers 9 heures du matin, un canon de gros calibre prend notre batterie à partie mais la manque de peu.
Notre capitaine (Bretillot) est grièvement blessé. Avec sa disparition nous perdons un homme de grande qualité militaire, et un chef qui était ami de ses hommes et savait se faire aimer.
Entre-temps nous avons commencé la construction d’une casemate.
Vers 1 heure de l’après-midi quatre Me.109 survolent la batterie. Un se détache et vient mitrailler notre batterie, mais tombant dans le feu du canon il est abattu comme un chien ; à la grande joie de tous : encore un de moins!
Le restant de la journée s’est bien passé.
Le soir la casemate était presque terminée.
                                                                                                                                              
Dimanche 5 Novembre 1944:
La journée se passe sans incidents et le soir nous descendons au repos : Reherrey, Glouville, Fontenoy-la-joûte.

Lundi 6 Novembre 1944:
Nettoyage du char avec la pompe à incendie. Ensuite démontage du moteur et révision.

Mardi 7 Novembre 1944:
Remontage du moteur, plein d’huile, graissage et essai du char.
Nettoyage de l’armement et réglage du canon.
Plein d’essence.

Mercredi 8 Novembre 1944:
Le repos commence pour nous.
A 11 heures, prise d’armes pour la remise des décorations .

Jeudi 9 Novembre 1944:
Départ de Fontenoy-la-joûte à 8 heures pour la position de Reherrey.
Quelques instants après notre arrivée, nous avons reçu une bonne dégelée de 88.
Le restant de la journée s’est passé à l’organisation du cantonnement.

Dimanche 12 Novembre 1944:
Je suis toujours à Reherrey, dans une maison; nous sommes seize.
Ce matin je suis monté à l’observatoire pour remonter et vidanger notre abri qui était dans un bien triste état.
Là, le sifflement des obus m’a brusquement rappelé que je faisais la guerre.

Lundi 13 Novembre 1944:
Lundi réveil normal à 8 heures. Jus.
Puis brusquement départ pour Fontenoy-la-joûte au stage de conduite pour char.
Moralaisse. Parigot. Servat. Figarit.
La journée du Lundi s’est passée à l’organisation du cantonnement.

Mardi 14. Mercredi 15. Jeudi 16 Novembre 1944:
Conduite du char sous la direction de Chelicoult.
Les gens ici sont des paysans, mais un peu plus civilisés que dans les autres pays.Ils aiment bien les soldats et nous reçoivent bien.
Je me demande comment sera la réception en Alsace....

Vendredi 17 Novembre 1944:                                  
Départ pour Baccarat. Reherrey
Saint-Maurice-aux-Forges
Sainte-Pôle
Prise de Strasbourg. Parux
      Cirey-sur-Vezouze.
Terminus de la division.

Vendredi 17 Novembre 1944:
Départ de Fontenoy-la-joûte à 1 heure avec le half-track de Grugues.
Reconnaissance des cantonnements à Saint-Maurice .
Cantonnement à l’école. Nous mangeons avec l’instituteur.
Les gens ont tout perdu. Quelle tristesse et que de misère!
Arrivée du char à Saint-Maurice après l’attaque de Cirey-sur-Vezouze.
Départ avec le char à pour changer les chenilles à Fontenoy.

Samedi 18 Novembre 1944 :
La journée se passe au changement des chenilles.

Dimanche 19 Novembre 1944 :
Je conduis mon char pour la première fois de Fontenoy à Cirey.                                            
Là, nous rejoignons la batterie qui se trouve en position dans la scierie à la sortie de Cirey.
Nous couchons dans une maison où le jeune homme est mort assassiné par une rafale de mitraillette allemande.
La barbarie se retrouve partout sur notre passage.

Lundi 20 Novembre 1944:
A 8 h. départ de Cirey-sur-Vezouze pour la traversée des Vosges.
Dans la matinée, Laurent étant parti chercher une pièce de rechange pour le canon, je pilote.
Ensuite Laurent nous rejoint vers midi et reprend la conduite pour le passage des cols qui sont dangereux.
Arrivée à Trois-Fontaines. Nous sentons l’Alsace.
Le pays est extrêmement propre.
Bon accueil des gens qui nous donnent vins et schnaps.
Laurent n’étant plus sûr de lui, je reprends la conduite.
A la sortie de ce village, spectacle effroyable: les fossés, les champs, la route sont recouverts de cadavres râlants et de chevaux.
Vision inoubliable.
Nous arrivons au col du Rethal vers deux heures.
Passé le carrefour, au premier grand virage, je dérape, accroche un arbre qui nous renvoie par le choc de l’autre côté de la route.
Je tombe dans un ravin, profond d’environ 6 mètres, au fond duquel le char s’enlise dans le lit d’un ruisseau.
Le char n’a pas pris feu et ne s’est pas retourné.
Aucun accident de personne. Juste moi, blessé légèrement au nez.
Je saigne abondamment et complètement assommé.
Je ne réalise l’accident que quelques heures après.
Le soir nous apprenons par un motard, qu’à 1500 mètres de nous il y a environ 150 allemands.
Effectivement, tard dans la soirée nous les entendons s’appeler.
Que faire? Nous décidons de nous éloigner du char au cas où ils viendraient et nous alertons la défense du carrefour.
Nous couchons dans la salle de l’hôtel du Rethal. La nuit se passe bien.
Dure journée. Nous l’avons échappé de justesse.

Mardi 21 Novembre 1944:
Par radio nous avons averti le dépannage.
Dans la journée nous examinons le bois de sapins et nettoyons quelques casemates, mais RAS.
Les allemands ont disparu.
On apprend dans la soirée qu’ils tentent de couper la route dans le bas du col.

Jeudi 23 Novembre 1944:
Prise de Strasbourg.
Les allemands complètement surpris se laissent prendre facilement.
Les uns en bicyclette.
Les calots rouges arrivent juste à temps pour faire prisonnier un train de permissionnaires qui arrivait d’Allemagne.
(Beau coup de filet ! Incroyable mais vrai.)
Dans la matinée les secours arrivent.
Nous mettons 4 heures pour sortir le char, après avoir fait 5 moufflages.
Nous sommes méconnaissables, recouverts de boue des pieds à la tête.
Nous tenons car nous voulons rentrer quand même à Strasbourg.
Vers 3 heures le char est amené dans le bois de sapins, prêt à sortir sur la route.
Question angoissante: est-ce-que le moteur va tourner depuis deux jours qu’il baigne dans l’eau?
La fin de la journée se passe à dégommer le moulin.
On laisse le char s’égoutter.
De nouveau nous couchons à l’hôtel.
La patronne nous a fait à manger chaud car nous avions pris du ravitaillement

Vendredi 24 Novembre 1944:
Dans la matinée le char est amené sur la route après avoir abattu de nombreux sapins.
Le Rékers nous prend en remorque. Nous descendons le col.                                              
Victoire ! après quelques ratées le moteur tourne.
Aussitôt départ pour Dabo, le col de Saverne / 1810 mètres.
La plaine d’Alsace. Les maisons aux tuiles rouges qui brillent sous le soleil.Nous marchons vers Strasbourg, but de la division.
Nous retrouvons la batterie dans la gare des tramways.
Cela nous fait mal au coeur d’avoir eu cet accident car nous n’avons pas pu faire la prise de cette belle cité.
Le restant de la journée se passe à remettre le char en état.

Samedi 25 Novembre 1944:
Départ, journée de reconnaissance au fort Clément qui résiste toujours.
Nous arrivons à 12 h. Tout est fini.

Dimanche 26 Novembre 1944:
Départ de la batterie pour le repos dans Strasbourg même.
Nous occupons l’hôtel des Fraulein de la Luftwaffe.
Nous couchons dans de bons lits.
Vraiment ces gens-là ne se refusaient rien.
Nettoyage et entretien du matériel.
Permission. Mais il faut faire attention aux allemands et allemandes en civil.
En 3 jours, 85 soldats français ont été tués par des femmes ou empoisonnés.

Lundi 27 Novembre 1944:
Dans la nuit du 26 au 27, arrestation d’un civil armé.
La journée se passe sans incident.RAS.

Mardi 28 Novembre 1944 :
Départ de la batterie pour Oswald où elle réduit une batterie de 88 qui nous tirait dessus.
Le tir se fait à vue à moins de 300 m.
Le jour même nous partons à la CR pour changer le moteur auxiliaire.

Vendredi 1er Décembre  1944:
Rejoignons la batterie à Oswald. RAS.

Samedi 2 Décembre 1944:
Départ pour Obenheim, position de batterie.( Nous sommes obligés de secourir Delattre qui s’est fait couper sa 3ème DB et qui ne peut joindre Strasbourg).
Nous partons pour la prise d’Erbsheim où les allemands se défendent avec acharnement.
La 12 ème compagnie du Tchad a 11 morts sans compter les blessés.
Nous restons environ deux heures.
Le char Lybie qui était devant nous se fait allumer après avoir reçu deux 88. Notre char à ce moment tombe en panne. Le régulateur d’électricité ne marche plus. Plus de radio.
En faisant demi tour nous recevons de nombreux coups de 150 mm.

Mardi 5 Décembre 1944.:
La pièce arrive et le soir le char est prêt

Mercredi 6 Décembre 1944.:
Départ de Strasbourg pour Sand où nous rejoignons la batterie qui se trouve au repos. Arrivée à midi .
Je peux dire maintenant que les alsaciens sont de très bons français et qu’ils aiment beaucoup les soldats de la 2ème DB.

Samedi 9 Décembre 1944:
5 h du matin, départ pour la position d’Erbsheim.
Le char Mèknès reste avec le dépannage dans le pays même.

Dimanche 10 Décembre 1944:
Attaque des paratroupes. Dégagement de Rosefeld.
Prise de Witternhein et de Neunkirch. Nombreuses pertes.  
                                                 
Lundi 11 Décembre 1944:
Dans la journée les allemands contre-attaquent trois fois; mais le tir de notre artillerie les cloue sur place.
Dans la nuit du 11 au 12 Déc. 44, deux attaques allemandes appuyées de 9 chars et de plusieurs automoteurs Ferdinand sont repoussées.

Mardi 12 Décembre 1944:
Artillerie. RAS.

Mercredi 13 Décembre 1944:
Le secteur se calme.
La batterie fait mouvement sur Witternhein.
Mais nous sommes obligés de regagner l’ancienne position.

Jeudi 14 Décembre 1944:
Erbshein. Nous logeons chez une fermière. Très bien reçus.

Vendredi 15 Décembre 1944:
Départ en permission de Laurent et Joffrin.
Le matin même je monte à l’observatoire avec comme aide-pilote FRUET Eugène.
Arrivés à Witternheim près de l’église, nous recevons une bordée de V1, la nouvelle arme secrète. Quel travail! Effet terrible.
Le village tombe en ruines à vue d’oeil.
Le capitaine nous envoie à l’observatoire avancé de Neunkirch.
La journée se termine avec quelques 88.

Samedi 16 Décembre 1944:
Neunkirch.Nous recevons une quantité industrielle de 88 et de 150 mm.
Un jeune de 20 ans est tué. Ses camarades lui font un cercueil avec les planches d’une porte de grange.
Que c’est terrible la guerre! Il faut le voir pour le croire.
Dans l’après-midi nous apprenons qu’un panthère bat notre route de retour avec son 88.
Nous organisons la défense en cas d’attaque.
Nous sommes 2 TD. 3 Scherman. 1 Honet (petit char à pneus de protection). 1 Compagnie du Tchad.

Dimanche 17 Décembre 1944:
La nuit s’est passée sans incidents.
Vers midi je reçois l’ordre de regagner la batterie.
Nous prenons la fameuse route.
Heureusement il y avait du brouillard et nous passons sans incidents.
Arrivée à Erbsheim vers 11 heures. RAS.

Lundi 18 Décembre 1944:
Dépannage radio. EM.

Mardi 19 Décembre 1944:
Départ GTV. Remplacer l’émetteur et les quartz.

Mercredi 20. Jeudi 21. Vendredi 22 Décembre 1944:
Nombreux obus d’arrêts. RAS.

Samedi 23 Décembre 1944:
Départ pour le repos à Sand. Entretien matériel.

Dimanche 24 Décembre 1944:
Revue Auto

Lundi 25 Décembre 1944:
Noël de guerre. Je suis loin de tout le monde. J’ai passé une nuit affreuse étant de garde.
Revue d’armes. Revue de détail. Repos complet. RAS.

Jeudi 28 Décembre1944:
Permission pour Strasbourg où je fais connaissance de ma marraine.                                
qui m’a envoyé un colis à tout hasard.

Mardi 2 Janvier 1945:
Mouvement de DB. Repos. Nous repassons les Vosges par le col de Saverne.
Jusqu’au pied des Vosges la route est dangereuse et glissante.
Arrivée à Trois-Fontaines. Conférence du Général.
Les Américains nous réclament en toute hâte.
Bitche.
Changement de direction dans la nuit.
La batterie se trouve divisée en trois.
Nous avons froid et nous n’avons pas mangé.
Héllering-les-Fénétrange; tout le monde se retrouve.
Il est 4 h du matin. Cantonnement dans le village.
Restons en réserve seuls; le GTL est engagé sur le champ et repousse des boches . Adieu le repos !  

Mercredi 3 Janvier 1945:
Cantonnement Héllering.
Il fait terriblement froid. Il faut faire tourner les moteurs jour et nuit.

Jeudi 4 Janvier 45:
Essais du char en cas d’une éventuelle attaque.
Les routes sont infectes. Je ne suis pas maître du char.
Enfin tout se termine bien !
Dans la nuit impossible de dormir. Je dors dans une chambre glaciale. Je tousse et j’ai mal dans le côté gauche.

Vendredi 5 Janvier 1945:
Consultant / 38°2. Visite. Ventouses. Au lit !

Samedi 6 Janvier 1945:
Plus de fièvre. Ventouses, mais ce n’est pas cela !

Dimanche 7 Janvier 1945:
Instruction.Tir dans la neige.
J’ai froid; ça recommence.

Lundi 8 Janvier 1945:
4 jours. Je tiens le coup; je ne veux pas lâcher.
La journée se passe tant bien que mal.

Mardi 9 Janvier 1945:
Nuit mauvaise. Je ne peux plus respirer.
Le capitaine vient, ordre d’évacuation.
Je pars sur un centre de distribution.
4 h. ambulance américaine. Dieuze.
Chambre. Flots de questions. Médecins. Soins.

Mercredi 10 Janvier 1945:
Nuit mauvaise. Journée également. Fièvre.

Jeudi 11 Janvier 1945:
Echappe de justesse pleurésie.

Vendredi 19 Janvier 1945:

Tout va bien.
Les Américains sont remarquables par leur organisation et leur confort.

Mercredi 24 Janvier:
Fait connaissance des dames de  « La croix rouge française ».
                                                                                                                                        
Vendredi 26 Janvier 1945:
Départ d’Epinal 10h pour le dépôt américain qui doit nous envoyer à Sarrebourg.

Lundi 29 Janvier 1945:
Ordre de mission pour Paris. Manque le train sanitaire, plus de place.
Départ pour Lunéville à 4 heures, arrivée à 8 heures du soir.
Centre d’accueil.

Mercredi 31 Janvier 1945:
Médecin de la place. Val de Grâce, hospitalisation.

Jeudi 1er Février 1945:
Val de Grâce.

28 Mars 1945 :
Rejoins la 2ème DB à Varennes (Indre).Zone de l’intérieur.

5 Avril 1945 :
Départ pour le front de Royan.
Débarque à Saint-Jean-d’Angély; réduction de la poche terminée le 17 Avril 1945.
Départ à Saintes pour le front de l’Est par voie ferrée.

29 Avril 1945 :
Franchissement de la frontière allemande à Rastadt.


                                           FIN DU CARNET DE ROUTE MANUSCRIT


Campagne d’Allemagne et périple jusqu’à sa démobilisation racontés oralement par mon père:

Le carnet de route est interrompu car il n’a plus le temps d’écrire.

Avec leur char ils font d’une seule traite: Karlsruhe, Münich, Salzbourg, Berchtesgaden.
Ils arrivent à Berchtesgaden le 4 Mai 1945 avant les Américains qui n’apprécient pas du tout .

Ensuite, c’est le chemin du retour. Ils empruntent la même route en sens inverse jusqu’à Strasbourg.

A Strasbourg, complètement épuisés ils s’endorment sur un tas de cailloux. Les habitants les protègent avec des couvertures.


Embarquement de le batterie sur rail jusqu’à Nogent-sur-Seine et fin du périple en char jusqu’au cantonnement de Misy-sur-Yonne.

Nommé brigadier le 1er Septembre 1945.

Embarque sur le train avec son unité le 25 Octobre 1945 à Misy-sur-Yonne destination Le Mans.

Dépose son char devant la caserne de la ville du Mans. Démobilisation le 30 Octobre 1945 .

Retour à FLAVACOURT, enfin.